jeudi 25 septembre 2008

Traboules et Rhône

Lorsque j’aborde le quartier St Jean, les cloches de la cathédrale tintent puissamment et l’on se hâte pour assister à la messe, ignorant les mendiants installés au pied des moulures et dont les masques jonglent avec une expérience certaine entre l’imploration lorsque quelqu’un passe, et l’ennui du temps lorsqu’il n’y a personne. Devant l’autre porte, c’est une fillette qui sert d’appât, dans un survêtement rose, elle parle même toute seule dans sa basse besogne. Je dépasse le parvis pour pénétrer dans la rue éponyme d’un des plus vieux quartiers de Lyon, à la recherche de quelques accès sur des trésors d’architectures cachés. Je ne regarde déjà plus devant moi, mais à droite et à gauche, guettant comme des indices sur les lourdes portes sculptées ou clouées surmontées d’arches de pierre, et je marche doucement à la fois pour ne pas trébucher sur les pavés, et pour ne pas heurter ceux qui comme moi musent d’une maison à une autre. Si certaines sont grandes ouvertes, pour d’autres il faut oser pousser le battant juste entrouvert, et l’on a alors l’impression de se dérober comme un fugitif. La plupart des cours baignent dans un puits de lumière tamisée et le silence contraste fortement avec la rue. Je ne connais d’équivalent à cette quiétude et à cette douceur de la pierre propres au repos des sens que dans certains lieux de culte, chrétiens ou non. La plupart des visiteurs, d’autant plus lorsqu’ils sont solitaires, aspirent au recueillement en traversant ces cours. Elles sont construites hautes et étroites, parfois avec une tour pour l’escalier, et j’apprécie tout autant celle peinte d’un rose vif, plutôt épurée, que celle dont on a rénové un plafond où de dodus bambins dénudés, ailés ou non, côtoient de nobles armoiries. Il y a celles dont les balcons croulent sous des plantes gorgées de vie, et puis une autre qui me fait frémir tant elle est grise, délabrée et morte. Les murs semblent recouverts de suie et se détachent par plaques, une rampe en fer rouillé court le long d’un béton écorché, des fils de toutes sortes pendent depuis les hauteurs, une grande porte à laquelle quelques lattes ont été arrachées dort sur de la poussière et des toiles que les araignées ont abandonnées, et la seule couleur que je perçois est celle du couvercle des poubelles. Les matériaux me font penser qu’il s’agit d’une construction « moderne », très indigne de porter le même titre de cour que ses consœurs. Je crains de marcher sur un rat crevé et ne m’y éternise pas. Dans certaines traboules, je reste quelques instants dans l’ombre à admirer la silhouette de la porte entrouverte sur la lumière du dehors, l’agitation de la rue. Je suis comme ce chat qui nous observe, couché en boule sur le bord d’un ancien puits, qui ferme ses yeux comme deux fentes obliques et les rouvre surpris de nous revoir, mais ne bouge pas, préférant goûter à la résonnance et à la lueur toutes particulières du lieu que de s’en aller bousculer dans une rue où l’on parle fort en claquant des talons sur les pierres. En remontant les rues et les places, j’aperçois sur les quais un marché d’artisanat et d’art où les exposants rivalisent en créativité. Les bijoux ont la part belle, mais j’y croise aussi une dentelière aux cheveux poivre et sel qui continue de tisser sous un soleil tendre en attendant les visiteurs, deux compères qui transforment de simples galets en caricatures humaines, en chats et en chouettes, et un ébéniste qui a entre autres confectionné une petite commode en forme de singe cubiste. Les exposants plaisantent entre eux, nous guettent du regard, ou bavardent avec quelques-uns. Quelque part, j’aperçois des miniatures de chambres à coucher, cuisines, salons et bibliothèques, des suspensions mobiles en bois et objets de récupération, des aquarelles émaillées, des aimants, des sculptures plus ou moins évocatrices, des tableaux avec des petits personnages et éléphants en argile, et sans doute bien d’autres choses qui se sont un peu effacées de ma mémoire. Je retourne sur mes pas et traverse la Saône par la passerelle du Palais de Justice, où une fanfare de cuivres me fait m’arrêter. Ils interprètent avec beaucoup de cœur et d’enthousiasme des reprises de thèmes modernes et célèbres, et on est nombreux à s’adosser à la rambarde, au beau milieu du fleuve, pour les écouter et les applaudir. Après avoir admiré les reflets de leurs instruments et détaillé la foule du bout de mon objectif, puis avoir traversé un marché de produits locaux où les fromages de chèvre côtoient le pain au levain bio et les poires pulpeuses, je repasse place Bellecour, où les travaux d’embellissement nous valent pour le moment des barrières plutôt laides, remonte la rue de la République, et rejoins les quais du Rhône par le pont Wilson. On se prélasse sur les pelouses, on mange sur l’eau, on skate et on vtt, on saute en trottinette dans le roller park, et pour changer d’allée on traverse des parterres de trèfle et de fleurs. La Pie, Bregel, Sylphe, Nid d’Amour, Djoliba et les autres péniches gîtent doucement sur leurs bancs de sable, solidement amarrées par des câbles d’acier, et leurs habitants prennent le café sur le pont tandis qu’une chatte noire au bas-ventre grossi par une opération fait le tour du propriétaire et roulant nonchalamment des épaules. Non loin de là, des flibustiers hauts comme trois pommes partent à l’abordage d’un navire imaginaire, pilotant fièrement leur épave de bois à corps et à cris, des enfants se jettent depuis le trottoir dans les toboggans au bout desquels deux grands bras ouverts les attendent, d’autres chevauchent des escargots et des baleines de bois, et au milieu on s’extasie devant le cheminement de l’eau d’une fontaine digne d’une œuvre d’art moderne, avec ses plateaux de différentes hauteurs et son hélice hydraulique. Sur l’autre rive, trois cygnes pavanent de toutes leurs plumes, et paraissent dédaigner l’agitation humaine d’un air princier. En avançant dans ma promenade, j’aborde une zone que j’apprécie non moins, où les péniches amarrées sont isolées du quai par une berge peuplée de saules, de marronniers, et d’autres arbres au feuillage dense. Parfois, un ponton s’appuie sur le béton, et une boîte aux lettres ou une pancarte annonce le nom de l’embarcation, et quelques bancs éparpillés le long de la rive accueillent des groupes d’amis bavards et souriants. Je retourne à la rue par un raide escalier en haut duquel ont été abandonnées les anciennes boîtes aux lettres, vides et poussiéreuses, dont on a retiré les portes. L’excursion touche à sa fin, je vais rejoindre mon studio par les belles rues commerçantes, si calmes en ce dimanche…

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